PéGé, ballades acoustiques funk

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Que germe un blé inépuisable - Philippe Jaccottet

Publié le jeudi 28 juin 2007

Derrière le gai luron que je suis, mes amis savent bien, se dissimule à peine un clown mélancolique. A moins que ce ne soit l'inverse. Je ne sais plus. C'est pour cela que sur des paroles tristes, j'aime faire sonner des rythmes enlevés, et réciproquement. C'est que la tristesse chez moi n'est pas quelquechose de noir, un abîme sans fond. Elle est toujours féconde.

Comme si pour moi était toujours exaucée la prière de Philippe Jaccottet : celle de ce poème qui me prend aux tripes.

Les larmes quelquefois montent aux yeux
comme d'une source,
elles sont de la brume sur des lacs,
un trouble du jour intérieur,
une eau que la peine a salée.

La seule grâce à demander aux dieux lointains,
aux dieux muets, aveugles, détournés,
à ces fuyards,
ne serait-elle pas que toute larme répandue
sur le visage proche
dans l'invisible terre fît germer
un blé inépuisable ?

A la lumière d'hiver, Philippe Jaccottet, Editions Gallimard.

Koltès : un prénom, ça se prend dans l'air que l'enfant respire

Publié le mardi 19 juin 2007

Bernard-Marie Koltès, dramaturge français de la fin du XXe siècle, aimait la musique, Bob Marley, le blues (il aimait la musique mais n'en écrivait pas ; il écrivait pour le théâtre mais il n'aimait pas y aller...). De la musique, ses textes - sa langue - en sont pleins.

Voici un extrait du Retour au désert, son avant-dernière pièce, dont la représentation à la Comédie Française a été récemment interrompue. Une scène que j'aime beaucoup, entre Adrien et sa soeur Mathilde, qui revient d'Algérie et retrouve la maison natale dans une ville de l'est de la France, aux relents de bourgeoisie moisie.

Adrien - J'ai oublié le nom de tes enfants.

Mathilde - Edouard, le garçon, et la fille, Fatima.

Adrien - Fatima ? Tu es folle. Il va falloir me changer ce prénom ; il va falloir lui en trouver un autre. Fatima ! Et que dirai-je, moi, quand on me demandera son nom ? Je ne veux pas faire rire de moi.

Mathilde - On ne changera rien du tout. Un prénom, ça ne s'invente pas, ça se ramasse autour du berceau, ça se prend dans l'air que l'enfant respire. Si elle était née à Hong-Kong, je l'aurais appelée Tsouei Taï, je l'aurais appelée Shadémia si elle était née à Bamako, et, si j'en avais accouchée à Amecameca, son nom serait Iztaccihuatl. Qui m'en aurait empêchée ? On ne peut quand même pas, un enfant qui naît, le timbrer pour l'exportation dès le début.

Adrien - Au moins pendant ton séjour, au moins ici, au moins devant les amis. Appelons-la Caroline.

Mathilde - Fatima, viens saluer ton oncle. Edouard, approche-toi.

Le retour au désert, Bernard-Marie Koltès, Editions de Minuit.

Eloge de l'insolence - Albert Cossery

Publié le dimanche 27 mai 2007

Nouvelle catégorie du blog, un peu à part, mais pas tant que ça : des Lectures que je souhaite partager, aussi vrai qu'en littérature on n'est jamais loin de la musique. Et parfois même : on est dans une autre forme de musique.

Ici, c'est la petite et précieuse musique de l'insolence, du défi. Et les armes de ce défi sont la dérision et le dénuement.

Le roman d'Albert Cossery, Un complot de saltimbanques, s'ouvre et se ferme sur la figure du Réveil de la Nation. Cette statue trône au coeur de la cité paresseuse qui forme le décor, et même un personnage à part entière du livre. C'est auprès de cette statue que dort paisiblement un clochard. Mais un gendarme s'approche.

"Le gendarme se baissa, saisit l'homme par l'épaule et le secoua avec ce savant sadisme qui caractérise les forces de l'ordre dans l'exercice de leur fonction.
- Allons, réveille-toi, dit-il. Tu n'as pas honte de dormir là, ô homme !
Le clochard tourna la tête, ouvrit un oeil chassieux et demanda d'une voix calme et lointaine :
- Pourquoi aurais-je honte ?
- Comment ! s'indigna le gendarme. Tu ne vois pas que tu dors sous la statue du Réveil de la Nation ! Allons, un peu de respect, ô homme !
Le visage sale et fripé de l'homme eut une expression d'énorme lassitude, comme si les remontrances du gendarme lui parvenaient d'une distance incommensurable et qu'un effort surhumain lui était nécessaire pour les comprendre et les assimiler. Il ferma son oeil et répondit avec une gravité morose :
- Nous avons le temps. Quand tu auras réveillé toute la nation, tu viendras m'avertir. Pourquoi serais-je le premier ? Et il se rendormit."

Un complot de saltimbanques, Albert Cossery, éditions Joëlle Losfeld.